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Lynchons Fernand !!

22 novembre 2013

Lynchons Fernand !!

Blessé lors d’un prêt ponctuel dans un club libanais et peut-être forfait pour le championnat d’Europe, le capitaine et meilleur buteur de l’équipe de France, Jérôme Fernandez, est au cœur d’une violente polémique à l’échelle de la médiatisation du handball en France. Le parti pris actuel : il faut lyncher Fernand. Vraiment ?

 

Rappel des faits

Dans le cadre du championnat d’Asie des clubs se déroulant au Qatar, l’arrière-gauche et capitaine du Fenix de Toulouse a été prêté à l’équipe libanaise d’Al-Sadd. Le deuxième meilleur buteur du championnat de France était donc appelé à manquer au minimum le déplacement à Aix et éventuellement la réception de Nantes en cas d’accession du club libanais au dernier carré de son tournoi. En contrepartie, son club (et non pas le joueur) a touché la somme de 89.000€ (source : L’Equipe, 22 novembre 2013, p.9) pour ces dix jours d’absence.

Finalement, l’équipe d’Al-Sadd a pris la troisième place du championnat d’Asie des clubs mais, lors de la demi-finale, Jérôme Fernandez s’est fracturé le quatrième métacarpe de la main droite. Il sera absent environ six semaines et manquera donc de nombreux matchs avec son club. En outre, sa participation au championnat d’Europe avec l’équipe de France est aujourd’hui en question.

Pendant ce temps, le Fenix s’est incliné à Aix mais a battu le HBC Nantes, concurrent direct pour l’Europe. Quatrième avant le départ de Jérôme Fernandez, quatrième à son retour, le club Toulousain compte trois points d’avance sur le cinquième (Nantes) et deux de retard sur les deuxièmes (Montpellier et Dunkerque, même si l’USDK compte un match en moins).

 

La polémique

Blessure ou pas, ce prêt a beaucoup fait réagir. La polémique a enflé avant de partir dans tous les sens : éthique, valeurs, championnat faussé… Ont même ressurgi dans certains billets les paris de certains Montpelliérains, le plateau détruit de L’Equipe 21…

Pour certains, comme Gaël Pelletier, président du HBCN, c’est « irrespectueux vis-à-vis des joueurs ». Il appelle à réglementer ce genre de pratiques pour « garder […] âme et […] valeurs » du handball. Empêtré dans ces questions subjectives et inopportunes de valeurs et d’éthique, il déclare d’abord que « l’éthique, on ne va pas aller jusque-là » avant de conclure que la nature des recettes financières des clubs de handball est surtout guidée par « une démarche d’éthique » (source : Ouest France, 19 novembre 2013).

Concrètement, il est reproché au club toulousain de bafouer des valeurs dont personne ne précise la nature, de financiariser la pratique du sport professionnel, de fausser le championnat…

 

Les « valeurs » : entre vacuité et évanescence

Rien n’est plus pervers et inopportun que d’invoquer la notion subjective et équivoque des « valeurs ». Ce vocable devenu récurrent dans les conversations de bistrot comparant les différents sports entre eux, à commencer par le football et le rugby, ne signifie pas grand chose. D’une part, l’absence de définition de ces valeurs ne saurait permettre à leur invocation de prospérer utilement. D’autre part, la généralisation aveugle de valeurs ou de concepts à un sport dont les équipes et joueurs sont d’une grande diversité n’a guère de sens. « Fernand » a toujours tout donné sur le terrain avec talent, professionnalisme, respect et enthousiasme. Et c’est bien ce qu’on lui demande.

Est-ce plus « valeur » d’augmenter le prix des places sur le dos des passionnés les plus fidèles ou d’empiler un nouveau sponsor sur un maillot pour compenser cette rentrée d’argent ? Est-ce plus « valeur » de menacer de boycotter une coupe d’Europe pour optimiser ses revenus ? Est-ce plus « valeur » de menacer de faire grève pour contester une réforme fiscale ? Est-ce plus « valeur » de menacer de construire un nouveau stade déficitaire pour obtenir un rabais avec le stade actuellement utilisé ?

 

Une cabale fallacieuse

Dénoncer la vocation d’un club professionnel à maximiser ses recettes pour se maintenir au plus haut niveau et se ménager de plus hautes ambitions est autant caricatural qu’injuste. Comme Jérôme Fernandez le dit très bien, personne ne s’est offusqué de la tenue d’une rencontre, à pure vocation lucrative, entre le Racing Métro 92 et le Stade Toulousain à Hong-Kong alors même que leurs encadrements dénoncent des calendriers trop chargés.

Soit on considère que sport et business font mauvais ménage et l’on applique son raisonnement de manière universelle, soit on a l’honnêteté d’accepter pour Jérôme Fernandez ce que l’on accepte pour d’autres (les handballeurs montpelliérains au Qatar, les tournées asiatiques des clubs de football, les délocalisations du Stade Français ou du Racing Métro en province…).

Surtout, en revenant en France, à Toulouse, Jérôme Fernandez s’est inscrit ouvertement dans un projet long terme au service du Fenix. Ce n’est pas seulement le joueur qui est venu, mais aussi un futur membre de l’encadrement dont les compétences sportives mais aussi médiatiques doivent être mises au service du club. C’est ce que précise Philippe Dallard, le président du Fenix : « nous étions sollicités depuis déjà longtemps et je repoussais l’échéance. Cet échange n’est pas que sportif, il entre dans le projet du club de se développer à l’international.  Nous avons commencé à œuvrer dans ce sens avec le Barça […]  A moyen terme, il est appelé à me rejoindre pour diriger le club. On va dire que ce déplacement fait déjà partie de sa formation. Ce n’est pas plus mal qu’il aille voir ce qu’il se passe hors des frontières » (source : handzone.net, 12 novembre 2013).

Et Philippe Dallard d’ajouter que la motivation n’est pas directement économique mais bien stratégique : « Je n’ai pas vocation à dévoiler ces aspects-là. Il n’y a pas que l’argent qui a prévalu dans notre démarche. Sinon nous aurions répondu favorablement à des sollicitations bien plus avantageuses ». Tout comme de nombreux clubs recrutent des ambassadeurs pour se faire connaître au-delà des frontières, à l’instar du Paris Saint-Germain Football Club avec David Beckham en Chine.

Etant précisé que ce n’est pas Jérôme Fernandez qui a décidé unilatéralement de ce prêt et qu’il n’en a tiré aucun avantage pécuniaire individuel. C’est une décision concertée et consentie : « Jérôme était d’accord, sans cela, je ne l’aurais pas obligé » précise Philippe Dallard. Dans L’Equipe, « Fernand » rappelle bien qu’il a accepté ce prêt « dans l’intérêt du club ».

 

Un argumentaire sportif maladroit

D’autres encore ont invoqué un manquement éthique et sportif : l’absence de Jérôme Fernandez aurait faussé le championnat. Au final, le Fenix s’est incliné à Aix qu’il est devenu difficile de bouger au Val de l’Arc et a battu des Nantais (qui ont vaincu deux fois le PSG la saison passée dont une fois à l’extérieur à Carpentier en quart de finale de Coupe de la Ligue). Donc cette absence n’a nullement avantagé les adversaires du Fenix.

Surtout, c’est injurier le collectif toulousain que d’insinuer qu’il n’a de chances de s’imposer qu’en la présence de Jérôme Fernandez. Il est évident qu’un joueur de classe mondiale comme Fernand est un atout majeur, mais une équipe de handball, c’est un collectif avant tout. Comme le précise Philippe Gallard, « cela permet à d’autres joueurs de bénéficier de temps de jeu. Les jeunes comme Maxime Gilbert et Cyril Morency vont pouvoir plus s’exprimer. C’est important car on sait très bien qu’une saison  ne peut être correctement menée avec les mêmes joueurs » (source : handzone.net). Pourquoi autoriser les doublons en rugby si priver certains clubs de leurs internationaux fausse le championnat ?

C’est aussi prétendre qu’un championnat est linéaire et que chaque club affiche systématiquement la même forme et la même opposition contre chacun de ses adversaires. Les blessures, les méformes, les absences…sont le lot quotidien de la vie d’un club. Et le sportif n’est pas toujours la variable principale. C’est par exemple le cas du Rugby Club Toulonnais qui choisit de se priver de Virgile Bruni après qu’il a annoncé son transfert à l’USAP en fin de saison.

Enfin, c’est prétendre à une équité qui n’existe pas. Un club comme le PSG n’a évidemment aucun souci à chercher à se développer à l’international pour accroître sa renommée ou ses recettes commerciales. En quoi l’argent d’un mécène serait plus légitime que le prêt d’un joueur ? C’est d’ailleurs ce que défend Jérôme Fernandez dans L’Equipe : « au foot, on n’est pas davantage étonné quand un mécène russe arrive à Monaco en cours de saison, engage dix nouveaux joueurs et monte en L1 ». En quoi faire jouer, en quart de finale de Ligue des Champions de football, un joueur plus bankable à la place d’un joueur plus performant serait plus légitime ?

 

La blessure : aucun rapport

S’il est compréhensible que la blessure de « Fernand »  a attisé la polémique, surtout à moins de deux mois du championnat d’Europe, c’est malhonnête de l’invoquer. Ce n’est pas parce qu’il était prêté à Al-Sadd que Jérôme Fernandez s’est blessé, mais parce qu’il a joué au handball sans compter ses efforts. Le handball est un sport de contact et les blessures sont récurrentes, que l’on soit au Qatar, en France…ou en Chine (cf. la blessure de Jérôme Fernandez aux Jeux Olympiques).

Et le premier déçu de cette blessure, c’est évidemment le joueur lui-même quand on connaît sa passion du terrain, son engagement pour le Fenix et son amour encore enfantin pour l’Equipe de France avec qui il détient pourtant tous les records.

 

Il est parfois bien facile de porter des jugements péremptoires et malheureux quand on ne maîtrise ni la totalité des paramètres, ni les enjeux en présence. Pour ce qu’il a apporté au handball, Jérôme Fernandez aurait probablement mérité que l’on réfléchisse davantage avant de le crucifier sur le fébrile autel de la démagogie, des valeurs de comptoir et de l’éthique de bistrot.

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From → Actualité

4 commentaires
  1. Illes permalink

    Merci je ne saurais le dire d’une meilleure façon..

  2. Laulan permalink

    Bravo!! Bien dit!! Y’en a marre de toutes ces mauvaises langues qui critiquent sans arrêt! Et sans savoir.Merci.

  3. Nicolas permalink

    J’ai tout de suite trouvé le lynchage de Fernand totalement déplacé et inapproprié, au vu de ce qui se fait tous les ans au Qatar notamment, peu avant le début de saison. J’ai trouvé assez ironique aussi d’entendre parmi le concert des détracteurs ceux-là mêmes qui se plaignaient de l’arrivée de Fernand à Toulouse il y a 2 ans. Cependant le chèque en blanc qui est fait ici au joueur et à Toulouse est quand même exagéré.
    1- L’absence de Fernand à pesé, surtout à Aix, et ce serait lui faire injure que de prétendre le contraire.
    2- Le principal argument utilisé ici, c’est « regardez, au foot et au rugby ils font pire » … Après tout si notre voisin deale de la coke on peut bien dealer du shit …

    Tout ça pour dire que si le joueur comme le club n’ont pas à être blâmé d’avoir privélégié le temps d’une semaine l’aspect économique sur l’aspect sportif, l’intérêt du championnat lui, peut pâtir de ce genre de pratiques à moyen terme, et il vaudrait mieux pour tout le monde que ça ne se généralise pas :
    D’abord parce que l’image du handball en prend encore un coup, que ce soit à tort ou à raison, du fait de la polémique. Ensuite parce qu’un championnat où un club peut se priver volontairement d’un de ses meilleurs éléments devient moins lisible, un peu moins compréhensible, et donc moins intéressant à long terme. Ça paraît mineur à première vue, mais très franchement, le hand n’a pas besoin de cette tare supplémentaire.

    Voila, j’espère que Fernand se remettra vite de cette blessure, que Toulouse s’en sortira économiquement comme sportivement, que le règlement évoluera et limitera ce genre de prêts à court terme et qu’Onesta parviendra un jour à être plus sélectionneur que Toulousain …

  4. SimPey permalink

    Très bon article qui démonte à peu près tous ce qui a été entendu ces derniers jours.

    Par contre, je suis étonné qu’on puisse penser que ce prêt fausse le championnat français mais encore plus que personne ne dise que ça fausse les compétitions auxquelles ces joueurs participent ! J’essaie de penser aux joueurs qui perdent leur place dans une équipe où aux adversaires qui voient débarquer une pléiade de « mercenaires » lors des phases finales des compétitions …

    Bien entendu, ni « Fernand » ni le club de Toulouse ne sont directement imputables de cette situation, mais je ne serais pas contre un peu plus de réglementation internationale sur ce point. Alain Porte évoquait le cas de Jallouz qui avait joué dans 4 ou 5 clubs au cours d’une seule saison !

    (je dis ça en ayant conscience de la naïveté d’une telle espérance quand, même pour une coupe de France départementale, le règlement n’interdit pas de changer une équipe entière juste avant la finale …)

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